michel_rocard

Mon commentaire : N'ayant pour seule ambition que de dire ses convictions sur la ligne politique que doit suivre le parti Socialiste, sa parole est d'or. Je vote Rocard sans état d'âme, avec celles et ceux qui se reconnaissent dans une véritable social-démocratie.
Militant déçu  par le consensus mou et l'attelage bancal sorti de notre dernier congrès, j'avais choisi en 2003 de ne pas voter la motion majoritaire. Séduit un temps par l'enthousiasme de NPS à sa naissance, j'ai vite reculé devant une position européenne pour le moins ambigüe. J'ai défendu la motion très minoritaire de Marc Dolez qui avait le mérite de parler des militants pour m'en écarter aussi vite ne partageant aucune de ses positions depuis. J'ai soutenu la direction dans son Oui au traité constitutionnel et j'ai déploré les affrontements entre camarades qui ont totalement brouillé l'image du Parti dans l'opinion. Les Français ont choisi de dire Non pour des raisons totalement étrangères à l'Europe, mais qu'ils nous faut entendre,  celles et ceux qui ont fait campagne peuvent en témoigner.

Je ne suis certainement pas le seul à avoir douté de la ligne du parti, pas le seul à avoir relativisé nos victoires éclatantes de 2004, acquises autant par rejet de la droite que par adhésion à nos idées. Elu à cette occasion, et très heureux de l'être, dans un canton réputé difficile, je me réjouis de la clarification qui se fait jour.

Je suis convaincu que les militants sauront s'écarter d'une ligne vélléhitaire et populiste  qui nous éloignerait pour longtemps des responsabilités. En succombant aux sirènes des bateleurs, laissant ainsi le champ libre à la droite, nous trahirions définitivement ceux que nous prétendons défendre. Comme le dit Michel Rocard, le danger est bien réel. Chacun devra assumer ses responsabilités lors de notre congrès. La Gauche mérite mieux ...Courage !

L'article du Nouvel Observateur du 18 août 2005 / Claude Askolovitch :

Le Nouvel Observateur. – Dans votre contribution au prochain congrès socialiste du Mans, vous réclamez une clarification. Un autre mot pour souhaiter la rupture entre socialistes?
Michel Rocard.
– Il faut régler ce débat centenaire entre pseudo-marxistes et vrais réformistes. Entre les héritiers de Jaurès et les continuateurs de Guesde, cet idéologue marxiste qui n’avait sans doute même pas lu «le Capital»… Le PS comprend des néo-guesdistes, qui croient aux changements décrétés et aux protestations impuissantes, et des jaurésiens, qui savent qu’on ne peut avancer que dans le compromis concret. Nous vivons depuis 1905 dans cette confusion. Elle est devenue intenable depuis l’échec du référendum européen. Je n’ai pas la moindre indulgence envers la mondialisation ultralibérale. Je ne m’illusionne pas sur la faiblesse du dollar et la bulle économique américaine, et encore moins sur la cruauté sociale que génère le laisser-faire. Je pense qu’une crise mondiale nous guette. C’est justement pour cela que je suis européen, parce que l’Europe est le lieu de l’alternative réelle à l’ultralibéralisme. L’avoir affaiblie est absurde, voire criminel. Des socialistes ont participé à cette faute, par cynisme, par opportunisme ou en s’illusionnant. Cette fois, il faut trancher.

N. O. – Trancher comment?
M. Rocard. –
Etre clairs dans nos têtes et dans nos textes. Il faut jeter à la poubelle ce patois marxiste qui fait écran à la réalité. Nos camarades européens l’ont fait avant nous, et de manière spectaculaire, flamboyante! Ils ont bien plus influencé et amendé leur société que nous-mêmes. En 1932, les sociaux-démocrates suédois, tout juste arrivés au pouvoir, ont organisé un congrès de crise en constatant que leur programme nationalisateur et dirigiste était inopérant. Nos amis allemands ont organisé leur congrès de Bad Godesberg parce que leurs militants échappés d’Allemagne communiste les ont convaincus du primat de la liberté sur l’économie administrée. Felipe Gonzalez, juste après la mort de Franco, a mis en jeu sa carrière pour convaincre ses camarades qu’une ligne pseudo-marxiste les conduirait à l’échec.

N. O. – Les socialistes français aussi ont accepté l’économie de marché…
M. Rocard. –
Mais sans en tirer les conséquences. Sans le faire de manière argumentée, contradictoire, douloureuse, politique. Au congrès de Valence, en 1981, nous avons théorisé le «compromis social». Belle formule mais sans lendemain. Le tournant de la rigueur a été rebaptisé «parenthèse». Nous n’en sommes jamais vraiment sortis. Nous ne disons pas qui nous sommes: des sociaux-démocrates européens. Nous sommes du coup incapables de construire une perspective. C’est le moment de nous affirmer. Mais pour cela, il faut une volonté. Et un leader qui provoque, porte et argumente le changement.

N. O. – Qui peut être ce leader?
M. Rocard.
– François Hollande, s’il le souhaite. Ou Dominique Strauss-Kahn. Ils devront s’entendre, se mettre d’accord pour que l’un d’eux mène la social-démocratie française à l’élection présidentielle. Peut-être un autre. Nous avons presque deux ans.

N. O. – Lionel Jospin?
M. Rocard.
– C’est un ami. Un homme d’une droiture intellectuelle indéniable. Mais culturellement, ou politiquement, je ne le vois pas assumer l’aggiornamento idéologique du PS. Il aurait pu le faire quand il était aux commandes. Sa campagne présidentielle, jugée pas assez socialiste par certains, péchait surtout par absence d’innovation. Au surplus, je ne le vois pas en situation. Il a été pardonné par la quasi-totalité des militants socialistes, mais les électeurs de gauche lui en veulent encore d’avoir quitté la bataille en 2002. Son incursion dans le débat référendaire l’a confirmé. Lui-même a dû le constater.

N. O. – Entre Hollande et Strauss-Kahn, la capacité de conviction, de pédagogie est-elle également partagée?
M. Rocard.
– Non. Mais je ne développerai pas. Les relations interpersonnelles sont le pire piège qui guette les politiques – particulièrement quand on évolue dans une démocratie d’opinion, sous l’œil des médias. Les journalistes aiment les guerres des chefs. Entre sociaux-démocrates, c’est la dernière chose dont nous ayons besoin. Gagnons ce congrès du Mans et résolvons notre débat interne. Ce qui est important, c’est de ne rien céder sur l’essentiel. Nous sommes sociaux-démocrates. Nous voulons construire en Europe un modèle économique et social fait de liberté, d’efficacité et de protection. Nous ne pensons pas que l’on puisse faire des réformes de structure rapides et définitives. Nous sommes partisans de petites avancées, de petits progrès, de choses tenables. Tout cela doit être affirmé dans nos textes de congrès. Le pire serait de rester dans la confusion.

N. O. – La synthèse, voilà l’ennemie?
M. Rocard.
– Si la synthèse est une capitulation des guesdistes, pourquoi pas? Mais je n’y crois pas parce que j’estime mes adversaires. Je crois la démarche de Fabius profondément opportuniste. Mais Emmanuelli est un guesdiste sincère. Mélenchon, un intellectuel, presque un philosophe de la politique. Je ne mets pas leur honnêteté en doute. Et je ne minimise pas nos désaccords. Quand je lis les tenants du non à la Constitution européenne, je me rends compte à quel point des gens comme moi sont un boulet pour eux. Ils pensent que le choix de l’Europe est un piège qui nous entraîne dans le néolibéralisme en nous privant de nos leviers de commande. Ils croient au retour de la politique nationale. Je pense exactement le contraire. Au fond, nous devenons de jour en jour insupportables les uns aux autres. Nous nous paralysons mutuellement. Nous devons nous libérer.

N. O. – Vous estimez vos contradicteurs mais vous ne pensez pas pouvoir rester dans le même parti qu’eux…
M. Rocard.
– Au terme du congrès, il y aura une minorité, qui devra se soumettre ou se démettre. Nous aurions dû sanctionner ceux qui transgressaient nos décisions collectives lors du référendum. Ceux qui l’on empêché, y compris chez mes amis, ont commis une erreur tactique. Dorénavant, il faudra être ferme.

N. O. – Et si Fabius et Mélenchon l’emportent, vous vous soumettrez?
M. Rocard.
– Je ne serai pas seul, et les choses bougeront. Ce serait un tremblement de terre. Les sociaux-démocrates du PS devront parler avec les dirigeants de l’Internationale et du Parti socialiste européen, voir avec eux comment s’organiser. Il faudra peut-être envisager la création d’un nouveau parti. Ce n’est pas de la tactique mais quelque chose d’essentiel: les enjeux internationaux, l’Europe sont au cœur de notre politique.

N. O. – Un PS qui assumerait son aggiornamento se couperait d’une énorme partie de la gauche, archéo ou néomarxiste, et farouchement noniste. Fabius et Mélenchon veulent justement éviter cette rupture…
M. Rocard.
– Le pari de Fabius est un calcul à court terme qui joue sur la peur de ces autres gauches et exagère leur influence. C’est la peur du qu’en-dira-t-on gauchiste. Ce qu’il ouvre comme perspective réelle, c’est de négocier les prochaines municipales avec Besancenot et Buffet. Nous risquons juste d’y perdre nos ancrages locaux… Le non l’a emporté parce que les Français voulaient sanctionner Chirac et parce que les socialistes n’ont pas dessiné une perspective européenne. Soyons clairs, et les citoyens qui veulent une vraie protection, une politique réelle nous suivront.

N. O. – Ne sous-estimez-vous pas le poids politique de la gauche antilibérale? La FSU, SUD, qui exerce une pression constante sur la CGT, la CGT elle-même plus les 30000 militants d’Attac, ce n’est pas rien…
M. Rocard.
– Comment peut-on être intelligent, participer à des cercles universitaires et créer Attac, ce monument de bêtise économique et politique? Cela me sidère et me navre. Je vois évidemment d’où vient cette influence. Elle est liée au fétichisme marxiste et à l’inculture économique française. On n’enseigne pas l’économie réelle à nos enfants. Mais des enseignants adhèrent au fatras d’Attac… Il faut s’affirmer face à ces simplismes et ne plus les subir.

N. O. – Des élus PS, et non des moindres, se retrouvent dans les thèses altermondialistes. Ségolène Royal, pourtant pro-oui, va ouvrir l’université d’été d’Attac à la fin du mois à Poitiers…
M. Rocard.
– Raison de plus pour être clair. S’il s’agit d’être courtois, évidemment, Ségolène doit parler aux gens d’Attac. Mais l’important est ce qu’elle dira aux altermondialistes. Si l’on fait la moindre concession, alors on s’égare et on se suicide. Et on ne résout pas les problèmes des gens. Quand il y a un conflit social, gauchistes comme populistes réclament toujours un peu plus, un peu trop pour être sûrs que ça ne marche pas. Au PS, Emmanuelli a préféré me casser les reins plutôt que me laisser affronter Chirac au nom du PS à la présidentielle de 1995. Vous vous rendez compte, j’aurais peut-être gagné. Quelle horreur!

N. O. – Mais vous avez fréquenté ces gauchistes, vous avez mené des combats avec eux… Au moment de la guerre d’Algérie notamment. Vous étiez alors un minoritaire socialiste, opposé à la direction de votre parti. Aujourd’hui, d’autres socialistes, à leur tour alliés à l’extrême-gauche, vous reprochent de vous soumettre à la mondialisation libérale. Etes-vous passé du côté des capitulards?
M. Rocard.
– C’est une accusation aussi grave qu’infondée. La différence entre les gauchistes et les sociaux-démocrates est simple: nous, sociaux-démocrates, savons de quoi nous parlons. Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy ou moi-même, nous connaissons la mondialisation. Nous savons ses ressorts, ses pièges, ses faiblesses, et nous savons comment l’amender, la faire évoluer. Ça a toujours été le cas: ce sont les sociaux-démocrates qui ont humanisé le capitalisme au temps des Trente Glorieuses – et qui ont, ce faisant, stabilisé l’économie mondiale. A l’époque de la guerre d’Algérie, la différence était la même. Les rapports sur la répression ou sur la torture venaient de nos rangs. Nous savions ce qu’était cette guerre. Les gauchistes qui nous accompagnaient fantasmaient sur la révolution mondiale qui allait naître des peuples colonisés. Nous étions simplement dans un combat juste. Aujourd’hui comme hier, nous combattons en connaissance de cause.