L'article du Monde paru le 15 décembre 2005 nous rappelle que cette vieille ville méditérranéenne traversée depuis la nuit des temps par toutes les histoires et toutes les cultures s'est forgée une âme commune que revendiquent fièrement tous ses enfants.

Un vrai bonheur en ces temps incertains où l'intolérance, la xénophobie et le racisme éructent !
A remarquer également que le taux important des équipements collectifs et des emplois sociaux culturels dans les quartiers n'est peut être pas étranger au calme observé sur place.

" Marseille n'a pas explosé "

Réputés « difficiles », les quartiers de la cité phocéenne sont restés calmes tandis qu'ailleurs les banlieues flambaient. Le « sentiment d'appartenance » à la ville n'explique pas tout

Moi, j'avais les news par mes cousins de Paris, mais, nous, on a été corrects » : Nasser, 23 ans, « animateur jeunes » né dans la cité de Plan d'Aou, en pleine réhabilitation, résume en une phrase la façon dont les émeutes banlieusardes ont été vues et vécues à Marseille par les jeunes gens des cités. Proches par les nouvelles, proches par leurs raisons, très largement comprises, et en même temps tellement lointaines...

Natif de la « rue Pasteur », petit ensemble HLM qui a remplacé un des derniers bidonvilles de Marseille à l'Estaque, Nabil, collégien de 15 ans, a pourtant vu une voiture flamber : « C'était 9 heures du soir, on jouait au foot. On a vu des jeunes masqués avec des trucs genre Halloween, ils ont jeté un bidon d'essence et ils sont repartis dans leur voiture. » Lui et ses amis sont vite rentrés chez eux, de peur de se faire attraper « parce que tu te fais toujours contrôler quand t'as rien fait... » Son ami de collège, Nacer, 15 ans, commente l'histoire : « Sur les émeutes, je les comprends, mais brûler des voitures... Il y en a qui vont travailler avec, il vaudrait mieux s'attaquer à l'Etat, ils nous prennent trop pour des racailles. » Son copain Nasser, 15 ans lui aussi, raconte la cour du lycée Saint-Exupéry, le grand établissement scolaire des quartiers nord, au moment des flambées : « On en parle, on rigole, il y a ceux qui disent «c'est des malades qui font ça˜, d'autres sont fiers, mais ça parle vite, on n'est pas des racailles, et on parle de nos truc s. » Eddy, 22 ans, devenu animateur « juste après les émeutes », et plutôt taiseux, résume leurs « trucs » d'un ton laconique. « On parle filles et foot. Il y a juste un gars qui dit : «T'as vu ce qui s'est passé à Paris ?˜ Ça fait plutôt rire et puis voilà. »

Mais le calme relatif qui a régné sur Marseille durant ces chaudes semaines ne signifie pas que l'on n'a pas compris, voire partagé, les raisons de la colère. Nacer, le collégien de l'Estaque, explique : « Ils avaient raison de se révolter parce qu'il y a trop de racisme. Ils donnent le travail à Catherine, ils le donnent pas à Mohamed. » Une hésitation, et puis : « Ma mère, elle cherche une maison depuis trois ans, elle trouve jamais, elle est arabe... »

Ceux qui suivent l'actualité de près expliquent les violences par trois raisons. La première a trait au racisme ordinaire, massif, et dont les expressions du ministre Sarkozy leur paraissent la manifestation la plus insupportable. Nabil, de l'Estaque : « Le racisme, vraiment, y en a marre, on le voit partout. » Farinès, lui aussi natif de Plan d'Aou et familier de la Paternelle, reprend le motif : « Vraiment, «Kärcher˜, «racaille˜, ça passe pas. » Eddy précise : « Sarkozy il se fait tailler tous les jours dans les cités. Parce qu'il est chef de la police, mais aussi à cause de «racaille˜. »

Le démarrage des incidents a aussi des causes conjoncturelles, que Haouaria, directrice du Point service aux particuliers (PSP) de Malpassé, rappelle avec fougue : « Il est inadmissible que les jeunes ne soient pas arrivés à se faire entendre après la mort des deux gamins dans le transformateur : c'est à cause de ce refus que tout est parti, c'est compréhensible. » Ebah Ferrat, 44 ans, médiateur au parc Bellevue, fermement opposé aux incendies de voitures, comprend lui aussi la colère qu'il croit à la base des révoltes. Il avance une raison essentielle à leur extension : « Quand il y a eu une grenade lacrymogène dans la mosquée, on n'a vu personne. Quand c'est dans une église ou une synagogue, tout le monde monte au créneau. C'est un manque de respect. »

Avec ses 234 voitures incendiées en novembre, deux fois plus l'an dernier sur la même période sans qu'on sache ce qui relève de la révolte ou du « coup » à l'assurance, Marseille est cependant restée assez calme. Aucune école, aucun établissement public ou privé n'a été brûlé ou attaqué. Hors les accrochages qui font l'ordinaire des quartiers mal vus, aucun affrontement sérieux avec la police n'a eu lieu. Pourquoi ?

Chacun a ses raisons, ses nuances, ses caricatures. Certains ont suggéré que les « caïds » locaux qui tiennent les petits trafics dans les cités ont joué un rôle d'amortisseurs parce qu'ils ne souhaitaient pas voir d'escouades policières débarquer dans leurs « businesses ». Rien ne le prouve. La police vante plutôt son efficacité et le travail de l'Unité de prévention urbaine (UPU), huit policiers capables de « mesurer le degré de tension pouvant dégénérer en violences urbaines », selon l'expression de Gérard Ripoll, qui dirige l'unité. « Grâce à nos renseignements, on a su que des jeunes voulaient se rassembler sur le parking de Carrefour Le Merlan », poursuit M. Ripoll, qui a prévenu ses chefs afin que le « dispositif policier soit adapté ». En clair, suffisamment impressionnant pour dissuader « les leaders négatifs qui peuvent provoquer une pagaille à partir d'un rassemblement ».

A 19 heures, le jour dit, les CRS avaient donc pris position devant la grande surface plus tôt fermée que d'ordinaire. Attirés par la rumeur, quelques dizaines de jeunes gens se sont bien retrouvés là, une trentaine selon certains animateurs, plutôt soixante selon les policiers. Autant spectateurs que bravaches, et finalement passifs. Quelques interpellations soldaient cette soirée sans flammes et « Malpassé pouvait dormir sous haute surveillance », comme l'explique une animatrice. Savoir ce qui se serait passé sans cette présence policière est d'autant plus délicat qu'en d'autres lieux c'est justement cette présence qui a mis le feu aux poudres...

Hassan Bouod, entrepreneur qui préside aux destinées de la zone franche urbaine (ZFU), a une idée différente sur la paix relative des quartiers nord : « L'insertion par l'économique a commencé à porter ses premiers fruits », assure-t-il.

La zone franche qui s'étend au pied des cités entre 15e et 16e arrondissement a, depuis 1997, attiré près de 2 000 entreprises et créé 10 600 emplois. Plus d'un tiers des salariés ont été embauchés dans les quartiers alentour, quand la norme légale est de 20 % seulement.

D'ailleurs, poursuit M. Bouod, « le chômage est passé de 37 % à 16 % en quelques années sur ces quartiers, ce qui signifie qu'on a absorbé les premières couches de jeunes gens capables et désireux de travailler ».

Si l'on ajoute que les stages des collégiens de la Castellane ou de Plan d'Aou s'effectuent aussi dans les entreprises de la zone, on constate qu' « elle est rattachée par de nombreux liens avec son milieu naturel ». Chaud partisan de la Charte de la diversité, qu'il a fait signer à une centaine d'entreprises dès septembre, « bien avant les émeutes », Hassan Bouod pense que ce travail est une des raisons du calme des quartiers nord.

Autre explication couramment avancée du calme marseillais, celle d'un maillage étroit des quartiers par les équipements collectifs et par un tissu associatif très développé. La sociologue Claire Duport confirme l'intuition par quelques chiffres. Pour sa thèse, elle a dénombré soixante-douze équipements collectifs dans les quatre arrondissements des quartiers nord, 225 000 habitants, et deux seulement dans la zone du Mirail à Toulouse, 50 000 habitants.

  • Un pour 3 000 à Marseille

  • Un pour 25 000 à Toulouse.

Résultat : dans ces seuls quartiers nord, l'animation socioculturelle représente plus de 3 500 emplois, soit 4 % de la population active, et près de 25 % des professions intermédiaires.

Autant dire qu'il ne s'agit pas d'un détail, d'autant que les emplois d'animateurs, qui représentent 74 % des emplois des structures socioculturelles, « sont essentiellement occupés par des jeunes de 17 à 25 ans ». Une vraie filière professionnelle donc, et une véritable économie « pour des cités que l'on dit désertées par les possibilités de ressources légales et formelles ». L'évolution est aussi forte que récente : les emplois dans le secteur de l'animation urbaine à Marseille ont augmenté de 661 % en moins de vingt ans !

Ce bataillon serré d'acteurs sociaux s'est mis en branle dès le début des chaleurs banlieusardes. La municipalité, qui intervient à travers la politique de la ville, a mobilisé tous ses animateurs qui, même s'ils sont souvent en bataille avec elle sur les moyens dont ils disposent, partageaient l'analyse que les incendies pouvaient faire plus de mal que de bien aux jeunes des cités. Kader Tighilt, éducateur sportif charismatique des 15e et 16e arrondissements, s'est par exemple multiplié en expliquant que les incendies « faisaient le fumier du Front national », quand ses amis du 15e, mis sur pied de guerre par le Centre de culture ouvrière qui les emploie, parcouraient les bas d'immeubles en prônant le calme plutôt que l'émeute.

Leurs discours avaient d'autant plus de chances d'être entendus par les jeunes gens qui « tiennent les murs » qu'il n'y a pas, ici, de bandes concurrentes. Nasser, de Plan d'Aou, en fait un argument majeur : « Dans une cité, on connaît toujours quelqu'un. Alors on peut éviter les embrouilles, avec un cousin, ou un médiateur, officiel ou pas. Là-haut, à Paris, le mec du bloc A, il connaît pas celui du bloc C, et ceux du «9-3˜ détestent ceux du «9-4˜. Ici, on se bat jamais... » Samia Ghali, la vice-présidente du conseil régional, qui a vécu son enfance à Campagne-L'Evêque, la plus grande barre HLM de la ville, dit à peu près la même chose : « Nos parents sont arrivés depuis des générations, ils se connaissent comme dans les villages. Mon père a travaillé aux cimenteries Lafarge, mon oncle à la Sucrière, leurs copains aux Tuileries, et tout le monde est resté là : ça fait des réseaux incroyables. A Paris et dans les banlieues, ils n'ont pas cette histoire et ce vécu communs. »

Si les appels au calme ont été entendus, c'est encore pour une autre raison : « La toxicomanie dans les cités c'est fini », affirme Eddy. Haouaria, la directrice du PSP, se souvient de ses ravages, naguère : « A la Gavotte Peyret, il y avait des toxicos partout. Des gamins sniffaient la colle dans le bus. Cette génération est morte ou est allée en prison. Les gens, surtout les jeunes comme nous qui avons vu les effets de la drogue, ont décidé qu'ils allaient créer un climat différent dans les cités. » Maintenant, « il y a de la drogue dans les cités, mais rares sont les toxicos ».

Au-delà des raisons générales ou conjoncturelles, tous les acteurs, incroyablement unanimes sur ce point, évoquent aussi un « sentiment d'appartenance » à la ville. Discours savant ou spontané, discours politique, sociologique ou policier se recoupent sur ce point avec une rare constance. Cet attachement ressenti serait donc l'exact contraire du sentiment d'exclusion de la cité que les violences des banlieues manifestent sporadiquement à Toulouse, Clichy-sous-Bois ou Montbéliard. Etre d'un des quartiers de la ville, même des « quartiers nord », ne traduit pas le même sentiment d'exclusion qu'être de la « banlieue », lieu de bannissement évoqué par l'étymologie même du mot.

Nacer, qui avait les nouvelles par ses cousins, le dit simplement : « Ici, il n'y a pas la même mentalité, à cause du soleil, de la région, de la famille. Mais les banlieues, là-haut, c'est pas Paris même. Tandis que nous, c'est Marseille. » Houaria, qui n'est pas tendre avec les Marseillais, donne un tour concret à ce sentiment : « La banlieue, c'est excentré : il faut prendre le train pour aller en ville. Ici, on prend un bus pour aller au centre, et on y est encore chez nous. La rue Saint-Ferréol [l'artère centrale des marchands de textile] est montée et redescendue par les jeunes, qui en ont fait une «tranchée˜ à eux. On y retrouve le bourgeois qui va chez Timberland et ça cohabite avec H & M où les jeunes peuvent se payer des trucs. Il y a une mixité sociale appréciable par rapport à Paris. »

Samia Ghali se souvient de son côté qu'elle a passé toute sa jeunesse estivale sur les plages de la Pointe Rouge, dans les quartiers sud. Et, en 1998, les grands écrans qui retransmettaient les matches du la Coupe du monde de foot sur ces mêmes plages voyaient toute la jeunesse marseillaise, du Nord, du Sud ou de l'Est, fêter les victoires, quand celui qui avait été installé sur une esplanade des quartiers nord était déserté. On n'oublie pas, bien sûr, que le Stade-Vélodrome, où Marseille rejoue chaque semaine le théâtre de son consensus tumultueux, est lui aussi situé en plein sud, ce qui n'empêche pas les amateurs de tous les coins de la ville et de toutes ses couleurs de s'y retrouver régulièrement.

On ajoutera, puisqu'on en est aux symboles, que les élites cultivées propagent encore volontiers la légende de la fondation de Marseille : la cité phocéenne serait née quand Protis, le marin grec immigré de Phocée, est devenu l'époux de la princesse ligure native du lieu, Gyptis. Assumer encore cette histoire conduit à considérer les nouveaux arrivants comme des enfants turbulents, parfois insupportables, mais toujours légitimes dans une ville qui a fait des immigrations successives son mode de croissance ordinaire. Si pétris de colère qu'ils soient, les enfants dont les parents sont venus d'Algérie, des Comores, du Maroc ou de Malte sentent probablement qu'ils sont partie prenante de cette histoire qui peut être agitée, violente, mais commune à tous.