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Argentine : l'échec d'une nation

• LE MONDE | 22.12.01 | 18h24 | analyse

BIEN qu'elle semble plus riche que ses voisins avec un PIB par habitant de 8 000 dollars (Chili : 4 600 et Brésil : 5 000), l'Argentine voit le niveau de vie de ses habitants reculer presque chaque année depuis vingt ans, alors que celui du Chili a augmenté et celui du Brésil stagné malgré l'hyperinflation des années 1990-1995.

On estime le vrai taux de chômage à 30 %, l'économie souterraine à 40 %, et plus du tiers de la population (13 millions de personnes) vit au-dessous du seuil de pauvreté ; les trois quarts de ces déshérités sont des "appauvris" des vingt dernières années, notamment les retraités.

L'analyse comparative avec, entre autres, le Chili, est fort instructive quant aux fondements politiques et même culturels de l'économie.

De 1935 à 1940, grâce aux exportations agricoles et industrielles, ce pays pouvait être classé parmi les dix premières puissances économiques mondiales, et le peso était considéré comme une des cinq grandes monnaies. Par ses fournitures alimentaires et minières, l'Argentine a profité à plein des hostilités.

C'est cet acquis qui a été dilapidé pratiquement sans arrêt depuis lors. D'abord par Peron, qui, sans savoir susciter un véritable développement industriel qui aurait permis de financer son "justicialisme", incarné notamment par sa femme Evita, héroïne des descamisados, va accroître considérablement les dépenses sociales et procéder à de multiples nationalisations, tandis que la base agraire de l'économie argentine rencontrait sur le marché mondial une concurrence à laquelle elle n'était pas accoutumée.

Un exode rural accéléré accompagna la continuation d'une immigration importante (environ 4 millions de personnes), augmentant une demande insatisfaite d'emplois industriels. Mais le "justicialisme" aura marqué les esprits. Une fois Peron renversé (en 1955), ses partisans continueront d'animer la vie politique et d'inspirer certains mouvements terroristes ; ils parviendront même à réinstaller Peron au pouvoir en 1973, jusqu'à l'avènement de la dictature militaire de 1976.

Une poussée sociale identique existait au Chili, dont la structure économique restait cependant celle d'un pays sous-développé, et qui connut donc des taux de croissance élevés durant cet après-guerre. Mais la classe ouvrière chilienne, notamment dans les mines, était beaucoup plus radicale, tout comme les mouvements d'extrême gauche, ce qui tourmenta la vie politique jusqu'à la victoire d'Allende et son renversement par Pinochet.

C'est là que les chemins économiques des deux pays ont vraiment divergé. Tout aussi meurtrière que sa voisine, la dictature de Pinochet eut au moins le mérite, à partir d'un commandement unique, d'amorcer et de poursuivre une cure de libéralisme, avec ses inconvénients sociaux majeurs, mais aussi une certaine réussite économique, des privatisations accomplies, mais un contrôle des mouvements de capitaux, un budget ramené à l'équilibre et un endettement extérieur de 1 160 dollars par habitant en 1990. Enfin, après une phase d'hyperinflation à 60 %-80 % l'an, la hausse annuelle des prix était ramenée à la fin de la dictature en 1990 à 10 % environ.

A la fin d'une dictature plus courte (1976-1983) et divisée en raison de l'existence de factions rivales, la situation argentine était beaucoup plus mauvaise avec - déjà - une dette extérieure de 4 700 dollars par habitant, un déficit budgétaire considérable, mais surtout une hyperinflation qui caracolait à 100 % et jusqu'à 150 % en 1990. Le dollar, qui valait 14 pesos en 1954, en valait 400 millions en 1990. Dans les grandes surfaces, les clients s'efforçaient de courir plus vite que l'employé qui changeait les étiquettes toutes les heures.

C'est alors que le gouvernement prit, en 1991, la décision d'arrimer le dollar au nouveau peso avec une stricte parité de 1 pour 1, donc l'obligation de disposer, pour toute émission supplémentaire de pesos, de l'équivalent en dollars. Au prix de nouveaux sacrifices pour le plus grand nombre, l'inflation fut vaincue, mais le gouvernement et surtout les provinces ne parvinrent pas - et ne parviennent toujours pas - à réduire leurs dépenses ni les emplois publics en grande partie "politiques".

De ce fait, l'endettement a continué d'augmenter pour en arriver à la situation d'insolvabilité publique actuelle, tandis que le maintien de la parité, compte tenu de la hausse du dollar par rapport à toutes les autres monnaies, a freiné un peu plus les exportations.

Dans le même temps, le Chili, au prix d'une dévaluation régulière de sa monnaie (10 % à 20 % l'an), mais avec une inflation modérée, parvient à maintenir un cap économique correct !

Derrière des politiques économiques divergentes, il faut cependant rechercher des fondements sociaux et même culturels différents. La bourgeoisie argentine n'a jamais assumé ce qui est sa fonction dans l'existence même d'un pays : y épargner, y investir, y payer des impôts. L'évasion fiscale est en Argentine une sorte de seconde nature : 25 milliards de dollars par an. La corruption a fait, sous la résurgence justicialiste de Carlos Menem, qui vient de sortir de prison et reprend sans vergogne son activité politique, des pas de géant. L'épargne argentine est systématiquement "exportée". On estime son "stock extérieur" à 120 milliards de dollars, donc les deux tiers de la dette extérieure.

Une monnaie, on le sait bien aujourd'hui, doit s'adosser à un pouvoir politique. Celui d'Argentine est inexistant. D'où la dollarisation de fait de la vie économique. D'où l'émission, par les provinces, de patacones, bons représentatifs d'une dette non autorisée, pourtant acceptés par de nombreux commerces, et que le gouvernement est bien contraint d'accepter lui aussi plus ou moins en paiement de l'impôt, donc de valider.

De l'autre côté des Andes, il existe quand même une vraie bourgeoisie chilienne, qui, sans être un modèle de loyauté fiscale, ni s'interdire d'exporter des capitaux, réagit quand même dans le bon sens aux diverses incitations gouvernementales. On dit bien que les entrepreneurs ont tenté, en freinant les emplois et les investissements, de faire chuter la coalition de gauche aux toutes récentes élections.

Ils ont échoué, mais tous les investisseurs étrangers peuvent témoigner de ce que le patronat a quand même correctement accompagné la politique économique du démocrate-chrétien Frei, puis du socialiste Lagos.

Tout se passe au fond comme si ces Argentins, le plus souvent descendants d'immigrés espagnols et italiens qui restaient au port de la Bocca de nombreuses années après leur débarquement, comme s'ils s'apprêtaient à rentrer, n'avaient pas vraiment créé une nation, alors que les Chiliens, coincés dans leur pays longiligne entre le Pacifique et les Andes, plus mâtinés d'Allemands aussi, en avaient vraiment constitué une.

Jean Matouk est professeur d'économie honoraire.

 par Jean Matouk

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